Occupation Furtives”2026 Cécile Hadj-Hassan
– Projet La Culture et l’Art au Collège Département Seine-Saint-Denis – Micaco
1- Pouvez-vous vous présenter et nous parler de votre parcours artistique et pédagogique ? Je suis artiste plasticienne et mon travail porte principalement sur les notions de disparition, de mémoire, de survivance et sur les liens que nous entretenons avec les espaces que nous traversons. Je travaille à travers différents médiums comme la photographie, la vidéo, la performance, l’installation ou encore la sculpture.
J’ai étudié aux Beaux-Arts de Nantes pendant cinq ans, où j’ai obtenu un DNAP puis un DNSEP, et en même temps un Master en gestion et communication des projets culturels en partenariat avec l’Université d’Angers.
En parallèle de ma pratique artistique, j’accorde une place très importante à la transmission. J’interviens régulièrement auprès d’élèves de tous âges dans des contextes très différents. Ayant moi-même grandi en Seine-Saint-Denis dans des établissements d’éducation prioritaire, je suis particulièrement attentive à rendre l’art contemporain accessible et à montrer aux jeunes qu’ils peuvent eux aussi s’autoriser à s’interroger, à penser et à prendre la parole à travers la création.
2 – Comment est né le projet Occupations Furtives et quelle en est l’idée fondatrice ?
Le projet Occupations Furtives est né d’une envie de travailler avec les élèves sur leur rapport à la ville et aux espaces du quotidien. Après plusieurs échanges avec les enseignantes — notamment Mme Tortrat, professeure d’EPS, et Mme Bérard, documentaliste, que je côtoyais déjà dans le cadre d’un autre dispositif — nous avons imaginé un projet mettant en lien le corps et la ville. Cette réflexion faisait directement écho à ma pratique plastique, qui interroge souvent la manière dont le corps habite, traverse ou perturbe les espaces. J’ai alors conçu un projet permettant aux élèves d’explorer autrement leur environnement quotidien, à travers des actions discrètes, des déplacements, des mises en scène et des formes d’appropriation sensibles de l’espace urbain. Souvent, les lieux que l’on traverse tous les jours deviennent invisibles parce qu’on ne les regarde plus réellement. L’idée était donc d’inviter les élèves à observer autrement leurenvironnement, à choisir des lieux qui avaient une importance pour eux — parfois affective, parfois symbolique, parfois simplement mystérieuse — puis à les réinvestir à travers des actions performatives et photographiques.
Le mot « occupation » renvoie ici à une manière d’habiter temporairement un espace, d’y laisser une trace sensible. « Furtive », parce que ces interventions étaient souvent discrètes, éphémères, presque comme des apparitions dans le paysage urbain : elles ne le transformaient pas physiquement, mais cherchaient à faire émerger, je l’espère, une mémoire collective des lieux.
3 – Pourquoi avoir choisi la performance et la photographie comme médium de création avec les élèves ?
La performance permet un engagement très direct du corps dans l’espace. Pour des adolescents, cela peut être une manière très forte de reprendre confiance, de ressentir physiquement un lieu et d’expérimenter autrement leur présence au monde.
La photographie, elle, permet de garder une trace de ces actions éphémères. Mais elle permet aussi un travail de composition, de cadrage, de regard et de mise en récit. Les élèves deviennent à la fois acteurs, observateurs et créateurs d’images.
Je trouvais intéressant de combiner ces deux pratiques parce qu’elles permettent à la fois l’expérience vécue et la prise de distance par l’image.
4 – Comment les élèves ont-ils exploré et redécouvert leur environnement urbain à travers ce projet ?
Le projet a commencé par des discussions, des exercices d’écriture et de la cartographie sensible. Nous avons ensuite formalisé par des échanges à propos des lieux de la ville qui comptaient pour eux qui a abouti à un itinéraire fait de marches et de repérages. Certains ont choisi des endroits très visibles, d’autres des espaces plus cachés ou délaissés.
Nous avons ensuite réfléchi ensemble à différentes manières d’intervenir dans ces espaces : par des postures, des regroupements, des gestes, des mises en scène ou encore des interactions avec l’architecture et le paysage urbain. J’avais proposé auparavant plusieurs séances de sensibilisation à la performance artistique. J’avais également constitué une bibliothèque de références autour d’artistes performeurs et performeuses afin que chacun·e puisse nourrir son imaginaire et trouver des sources d’inspiration pour développer ses propres propositions.
Petit à petit, les élèves ont commencé à regarder leur environnement avec davantage d’attention. Certains lieux qu’ils considéraient auparavant comme “banals” sont devenus des terrains d’expérimentation, voire des espaces poétiques. Le dernier travail, et non des moindres, a consisté à développer la communication et la coordination, d’abord au sein des groupes constitués de trois à cinq élèves, puis avec l’ensemble de la classe. Le principe du projet reposait en effet sur la réalisation de deux photographies par groupe : une première où seule l’intervention du groupe apparaissait dans l’espace choisi, puis une seconde où le reste de la classe venait rejoindre et prolonger cette occupation collective de ce même espace. Au total, six groupes ont ainsi exploré et investi six espaces différents, chacun selon des gestes, des présences et des manières d’habiter qui leur étaient propres.
5 – Quelles transformations avez-vous observées chez les élèves au fil des ateliers ?
Au début, beaucoup étaient dans la retenue ou dans le regard des autres. Certains avaient peur du ridicule ou avaient du mal à prendre leur place dans le groupe.
Au fil des séances, j’ai observé davantage de confiance, d’écoute et d’investissement. Le fait de travailler en groupes d’affinité les a aidés à se sentir à l’aise et à proposer des idées plus librement. Certains élèves, habituellement discrets, se sont révélés à travers des propositions visuelles ou performatives. D’autres ont développé un regard particulièrement attentif sur les images, les cadrages ou les espaces investis.
J’ai aussi senti une forme de fierté collective se construire autour du projet, notamment quand les élèves ont commencé à voir leurs productions comme de véritables créations artistiques.
6 – Y a-t-il eu un moment particulièrement marquant ou révélateur durant ce projet artistique ?
Un moment marquant a été celui où les élèves ont commencé à proposer eux-mêmes des idées d’occupations et de mises en scène pour leurs photographies, sans attendre une validation immédiate de ma part, en puisant librement dans des références liées à la performance, à la danse, au sport ou encore à des gestes du quotidien. Cette prise d’initiative témoignait d’une confiance progressive dans leur propre regard et dans la dynamique collective du projet. Je suis également très reconnaissante aux professeures qui ont accompagné ce travail avec beaucoup d’attention et de bienveillance ; sans leur présence et leur engagement, cette mise en confiance n’aurait sans doute pas pu se construire de la même manière.
À ce moment-là, le projet ne leur appartenait plus seulement “dans le cadre scolaire” : ils s’en étaient réellement emparés. Certains lieux de la ville qu’ils traversaient tous les jours avaient acquis une nouvelle signification pour eux.
Il y a aussi eu des moments très forts pendant les prises de vue, où le groupe entier se mobilisait pour construire une image ensemble. On sentait alors une véritable attention collective.
7 – Selon vous, que peut apporter une expérience artistique comme celle-ci à des adolescents aujourd’hui ?
Je pense que ce type d’expérience permet d’abord de ralentir et de regarder autrement ce qui nous entoure. Dans un quotidien souvent très rapide et saturé d’images, prendre le temps d’observer, de créer et d’expérimenter ensemble est déjà quelque chose de précieux.
L’art peut aussi offrir un espace où l’on peut exister autrement que par les résultats scolaires ou les rôles sociaux habituels. Certains élèves découvrent des capacités qu’ils ne soupçonnaient pas : une sensibilité visuelle, une manière de collaborer, une confiance corporelle ou une parole personnelle.
Enfin, je crois que ces projets permettent aux adolescents de comprendre qu’ils ont un pouvoir d’action sur leur environnement, qu’ils peuvent transformer symboliquement les espaces qu’ils habitent et produire eux-mêmes des formes, des récits et des imaginaires.